PREFACE

Par François-Bernard HUYGHE

Docteur en sciences politiques et directeur de recherche à l'IRIS

Sauf retournement stratégique hallucinant, au moment où le lecteur lira ces lignes, les forces de Daech en Syrie et en Irak seront réduites à quelques groupes armés parcourant le désert, ou à des poignées d’hommes sollicitant d’autres groupes djihadistes. C’est la conséquence d’une incroyable disproportion de forces militaires. Il se pourrait même que certains États proclament leur triomphe sur le terrorisme. Fin de partie ?

 

Aurons-nous gagné pour autant ? Pour cela, il faudrait que les Occidentaux sachent en quoi consisterait leur victoire. Elle a été classiquement définie comme le fait de faire céder la volonté politique de l’autre, de le convaincre qu’il a perdu et de lui faire accepter une paix durable. Si notre critère est d’assurer la stabilité de la région, d’amener les forces gouvernementales et les groupes armés, kurdes, arabes, sunnites, chiites, pro-Bachar, anti-régime, (sans oublier les multiples intervenants et parrains étrangers), etc. à s’accorder, ce n’est pas pour demain. Si le critère est que plus personne ne nous traite comme ennemis au nom du califat, ni ne commette d’attentats chez nous ou que chacun se consacre au vivre-ensemble républicain dans une start-up nation apaisée, les esprits chagrins émettront des doutes. Nous l’emporterons, quand plus personne ne voudra nous combattre ? Il faudrait que nous apprenions à faire des guerres, pardon des interventions extérieures, qui ne produiront pas plus d’ennemi le soir qu’elles n’en ont éliminés dans la journée mais il faut aussi que nous offrions à nos citoyens des raisons de renoncer aux utopies sanglantes et aux ressentiments haineux voire à la promesse du paradis...

 

Mais au fait, que disent-ils, en face, les djihadistes ? Quel est leur notion de la défaite ? Comment pensent-ils ? Qu’est-ce qui les amène à prendre ou à déposer les armes ? À renoncer ou pas ? Leurs chefs expliquent déjà que la perte de leur territoire et l’effondrement de leurs forces matérielles ne sont qu’un épisode de la lutte millénaire, que le vrai triomphe appartient à celui qui conserve la volonté de se battre. Ils sont persuadés que l’appel au djihad sera renforcé par la « persécution » : le désastre apparent ne saurait dissimuler aux cœurs purs l’imminence de la victoire finale et de la fin des temps. Et Daech forme déjà de nouveaux plans contre ses ennemis, c’est-à-dire le reste du monde. Ils justifient, ils donnent des consignes... Ces gens ne cessent d’expliquer et d’annoncer, il serait peut-être temps d’aller y voir. C’est ce que fait ce livre.

 

Le premier mérite d’Édouard Vuiart est de nous mettre en garde contre l’autisme intellectuel. Il montre que l’action de l’adversaire obéit à une logique qui n’a rien à voir avec la nôtre mais qui est sans doute davantage articulée et explicite. Mieux vaut regarder ce qu’ils disent et ce qu’ils pensent avant de supputer ce qu’ils feront ou d’interpréter ce qu’ils se cacheraient à eux-mêmes. Personne n’a la naïveté de croire que Daech - ou n’importe quelle organisation au monde - ne fonctionne que par le pouvoir incitatif des idées ; il y a derrière tout cela des intérêts, des ressentiments historiques, des passions et des déterminants qui amènent des individus à investir leur vie dans l’invraisemblable projet du califat. Mais ne pas comprendre la nature et la séduction de leur projet, c’est l’aider objectivement. Il y a une dogmatique de Daech, une rhétorique, une casuistique, une géopolitique, une eschatologie, une vision du monde et une stratégie califale. Ce n’est pas parce qu’elles nous semblent absurdes qu’elles perdent tout efficacité - au contraire - ni parce qu’elles nous horrifient qu’elles ne signifient rien.

 

Edouard Vuiart s’est attaqué à la reconstitution de ce processus idéologique en allant aux sources : pour des gens pour qui tout est ou bien permis ou bien interdit, soit conforme à la volonté divine, soit abominable, le principe d’autorité est crucial et les dispositifs de justification indispensables. Tout doit être prescrit, donc tout doit être écrit. Bien sûr, la propagation s’adapte aux cibles qu’elle veut convaincre et séduire. Dans le maniement de l’image choc, dans la mise en scène, dans l’art de frapper les cœurs et les esprits, les djihadistes savent adapter à un message qu’ils disent remonter au VIIe siècle des codes et techniques de communication tout à fait modernes. L’idée, ses vecteurs et ses relais se déterminent mutuellement.

 

Faisant l’aller-retour entre le principe et la forme, décortiquant le raisonnement des tenants du califat et le trajet de leur discours, l’auteur nous fait littéralement pénétrer dans leur tête. Tout prend sa place dans la reconstitution du processus qui amène des milliers de gens nourris de nos médias et éduqués selon nos critères à changer totalement de système de référence. L’idéologie, c’est la rencontre d’un corpus d’idées articulées, de convictions que des individus adoptent comme si elles leur venaient spontanément et d’appareils qui renforcent les communautés dans leur conviction et leur donnent une direction. La doctrine, la croyance et le rite, pour reprendre la trilogie du philosophe Slavoj Zizek : l’articulation des trois est parfaitement restituée par le jeune auteur, qui ne cède jamais à la tentation de vaticiner depuis une position dite extra-idéologique, mais fait un travail de décryptage et d’argumentation digne de chercheurs chevronnés. Avec lui, nous découvrons comment raisonne et juge l’adversaire, mais aussi les passions qui l’animent.

 

Edouard Vuiart ne se contente pas d’analyser le système mental et communicationnel de Daech, il le confronte aux réalités géopolitiques. Il pose, par exemple, clairement la question de la concurrence avec al Qaïda ou des nouvelles formes de prolifération du djihadisme.  Il aborde la prospective - anticiper la stratégie future de l’organisation Daech privée de ce qui fut sa base et sa justification théologique à la fois, le califat au pays de Cham -. Le triomphe de l’État islamique en 2014 - et son paradoxe : être plus extrémiste qu’al Qaïda, se vanter de crimes encore plus abominables, exclure toute alliance, affronter encore plus d’ennemis, décider de construire le califat à cheval sur deux pays en défiant toutes les puissances internationales, et pourtant y parvenir - était une surprise. Après la défaite de l’État islamique - et accessoirement le démenti de son principal « argument de vente », leur slogan « le califat durera et s’étendra » - ne créons pas les conditions d’une autre surprise. Comment l’idée peut-elle survivre à la réalité, l’utopie à l’échec et la rage à l’évidence de la faiblesse ? Comment raisonneront les soldats perdus ? Que vaudra leur propagande maintenant privée de beaucoup de ses supports ? Que voudront, que pourront les vengeurs autoproclamés du califat ? Nous ne promettons pas au lecteur qu’il trouvera la bonne prédiction dans ces quelques pages, ceci n’est pas une collection d’astrologie. Mais il aura les éléments pour former son jugement.

 

François-Bernard Huyghe

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